Le cirque

2026.

Recueil de 56 poèmes en hommage au Cirque Franco-Belge.

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Steven

Les yeux toréadors, l’âme en contre-plongée,
Le corps prêt à forcer, croix de bois, croix de fer,
Les bras déjà tendus vers la chaise piégée,
Décidé, radieux : voici Steven Muller.
Il se tient sur deux mains, puis sur une, et s’envole.
Il semble pacifier tout l’émoi des gradins.
De la loge où je suis, la chaise semble molle
Qui supporte sa vie et tout son quotidien.
Un tonnerre assourdit son calme sans mélange,
Et ce choc bienvenu émane des fauteuils,
Des bancs et du public oublieux de ses deuils
Qui célèbre un héros, et le broie, et le mange.

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Perles noires (Les frisons d’Alexandre)

Voici leur Majesté, enfin, paradant, rudes,
Quatuor volcanique. Huit yeux au diapason
D’Alexandre, humble et maître. Ils fondent, les frisons,
Dans le sable, mouvant un Carré des Bermudes !
L’un s’affole, on frémit. On tremble, l’on se cache.
L’homme court au milieu ; on respire et tient bon :
C’est un bal ténébreux de galop et de bonds,
De crinières en feu que Démence harnache.
Au terme de la lutte : un point seul noir de jais
Ressuscite au sortir du troupeau qui rageait.
Et cet Ouest éclatant, de sa boussole enfui,
Civilise en trottant la piste meurtrière.
Du regard, notre foule de somme le suit
Quand Centaure il paraît sur deux membres arrières.

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La toile

Elle en a pris, la toile, et des vents et du rire
Comme on prend des bateaux, peu importe la mer.
Et elle en a connu, des soirs d’été amer :
Spectacles écourtés, affiches qu’on déchire,
Mais elle a su lutter, comme un muscle apatride
Défend une tribu au sang couleur de foi.
Qui donc voudra l’abattre ? Est-ce lui ? Est-ce toi ?
Elle tremble et tient bon, cabossé Parménide,
Côte bée égayant la piste de frimats,
Vogue au gré des camions, et par grâce des mats,
Resplendit, philosophe, une lieue à la ronde.
Satin bariolé, emplacement fortuit,
Palace improvisé, château de Malpertuis :
La tente du vieux Noble a su rester féconde.

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Buchelay (Tiago & Marny, souvenir du 29 août 2025)

Les deux poneys cabriolaient.
Petit Tiago prenait des gants
Pour mater ces petits fringants.
Trois tondus les gradins pelaient :
Ce n’était que vis de carême,
Et j’en applaudissais plus fort
Les menus sabots juste en bord
De piste hissés sans problème.
Et cependant que le marmot
Saluait d’un ris sans un mot,
Là, de l’autre côté du sable
Un visage très doux veillait,
Couvait, saignait, priait, pleurait
Tout l’amour dont on est capable.

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Le vieux dompteur

Hommage à Monsieur Mario Masson. R.I.P.

(Première version publiée par Thierry Sajat dans la revue L’albatros, hiver 2025-2026)

De la boue embuée à la vitre ; il pleut fort.
Sa femme auprès de lui, le vieux dompteur sommeille.
Il ne m’attendait pas, et me sentis à tort
Ou à raison nerveux. J’avais franchi la treille.
Un sourcil tôt levé, m’avisant en ce lieu,
Suggéra que j’étais un étranger de plus.
Cet homme ne reçoit plus personne ou si peu ;
Sa roulotte est un port, sanctuaire au talus.
Or la clenche frémit ; apparut un visage.
Il était sculpté d’ans, d’inédites bontés,
Tout creusé de destin, labouré par la Cage,
Un grand masque d’hiver pétri de vieux étés.
« Si je suis là, Monsieur – m’entendis-je aussitôt –
C’est pour vous saluer. » Lors cet être imprenable
À ces mots vrais fondit, et son cœur-chapiteau
M’abaissa pont-levis : « Vous êtes bien aimable. »
D’un grand geste loyal de l’âme et de la main,
Superbe tout à coup, digne et droit comme un tigre,
En rendant mon salut, fier ainsi qu’un Romain :
Mario flamboyait que notre État dénigre.
Il me fixa longtemps de son œil magnanime.
Ému, Ciel, que j’étais de me voir entendu !
Il y avait en lui et du fauve et du mime,
Une grande vigueur : « C’est un métier ardu ».
Un filet vacillant de soleil éclairait
Ce Prince ne sachant plus que dire ou que taire.
On voyait la pudeur glaner son moindre trait ;
Alentour ce n’était que gadjés et que terre.
J’aperçus mes amis, au loin sur la bricole,
Leur sourire endeuillé comme après les tempêtes,
J’ai su alors qu’au cirque il n’est qu’un protocole :
Honorer le dresseur à qui l’on prit ses bêtes.

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